Texte de la pièce
Tiré du roman de Maxence FERMINE (édition ARLEA, réédition Seuil) et adapté par les BALADINS

 
ACTE I
ACTE II
ACTE III
 

 

 



ACTE I

 

Scène 1
Au bord de la rivière

"Vent hivernal
Un prêtre shintô
Chemine dans la forêt"
Issa

LE PÈRE :
Yuko, à Kyushu, les premiers cerisiers commencent à fleurir alors qu'ici la mer est encore gelée.

YUKO :
Père, vous m'avez appris l'amour de la nature, la puissance des forces cosmiques et l'importance de la foi.

LE PÈRE :
Ton enseignement est désormais terminé. Il est temps pour toi de choisir un métier. Depuis des générations, les membres de notre famille se partagent entre la religion shintoïste et l'art de la guerre.

YUKO :
Père, je veux devenir poète.

Un temps

LE PÈRE :
La poésie n'est pas un métier. C'est un passe-temps. Un poème, c'est une eau qui s'écoule. Comme cette rivière.

YUKO :
C'est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.


Scène 2

"Le bruit du pot d'eau qui éclate
(L'eau a gelé cette nuit)
Me réveille
"
Bashô


LE PÈRE :
Qu'est-ce que la poésie?

YUKO :
C'est le mystère ineffable.
Un matin, le bruit du pot d'eau qui éclate dans la tête fait germer une goutte de poésie, réveille l'âme et lui confère sa beauté. C'est le moment de dire l'indicible. C'est le moment de voyager sans bouger. C'est le moment de devenir poète.
Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku.
Un matin, on se réveille. Il est temps de se retirer du monde pour mieux s'en étonner.
Un matin, on prend le temps de se regarder vivre.


Scène 3
Yuko s'installe pour écrire un haïku.

"Le papillon voletant
Je me sens moi-même
Une créature de poussière."

Un papillon se pose sur son épaule et y laisse une trace étoilée et fragile que lave la pluie de juin

Le père lui indique un sommet

LE PÈRE :
Gagne ce sommet, là où demeurent les neiges éternelles, et ne reviens que lorsque tu sauras. Guerrier ou prêtre. A toi de choisir.

Il lui confie une besace remplie de victuailles et un parchemin de soie. Yuko gravit la montagne, au mépris du danger et de la fatigue. Au sommet, il trouve un abri sous un rocher. Il s'y assoit face à la splendeur du monde.

Sur le parchemin de soie, il n'écrit qu'un seul mot, un mot d'une blancheur éclatante.

LE PÈRE :
Yuko, as-tu trouvé ta voie?

YUKO : à genoux
Mieux que cela, père. J'ai trouvé la neige.


Scène 4
Yuko s'installe pour écrire un haïku.

"Quand le vent souffle du Nord
les feuilles mortes
fraternisent au sud."

Il revient auprès de son père pour la cérémonie du thé. Nuit.


Yuko s'installe pour écrire un haïku

'Froid perçant
Je baise une fleur de prunier
En rêve"
Sôseki

Il revient auprès de son père pour la cérémonie du thé. Nuit.

Yuko s'installe pour écrire un haïku.

"Jouant au volant
Innocentes
Elles écartent les jambes"
Taigi

Le soir Yuko ne rentre pas. C'est une nuit de pleine lune. On y voit comme en plein jour. Il neige.
A l'aube sur le chemin du retour, dans la fraîcheur pâle du soleil, il croise une jeune femme qui puise de l'eau à la fontaine. En se penchant, sa tunique s'entrouvre à hauteur de son aisselle et dévoile un sein blanc comme de la neige.

Yuko touche son front: il est chaud comme un verre de saké brûlant. Il s'endort, à la main son sexe dressé comme un piment rouge.

Dehors, il gèle.


Scène 5

YUKO :
La neige est blanche.

LE PÈRE :
C'est donc qu'elle est invisible et ne mérite pas d'être.

YUKO :
Elle fige la nature et la protège.

LE PÈRE :
L'orgueilleuse, qui est-elle pour prétendre statufier le monde?

YUKO :
Elle se transforme continuellement.

LE PÈRE :
C'est donc qu'elle n'est pas fiable.

YUKO :
Elle est une surface glissante.

LE PÈRE :
Qui donc peut prendre plaisir à glisser sur la neige?


YUKO :
Elle se change en eau.

LE PÈRE :
C'est pour mieux nous inonder à la période de la fonte.

YUKO :
C'est une poésie. Une poésie d'une grande pureté.
C'est une peinture. La plus délicate peinture de l'hiver.
C'est une calligraphie. Il y a dix mille manières d'écrire le mot neige.
C'est une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
C'est une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

LE PÈRE :
Elle est tout cela pour toi ?

YUKO :
Elle représente bien plus encore …
Autant que le chiffre sept et l'art du haïku.
Un haïku, dix-sept syllabes pour un poème.
Quelque chose de limpide. De spontané. De familier. Et d'une subtile ou prosaïque beauté.
Sept, chiffre magique tenant à la fois de l'équilibre du carré et du vertige du triangle.
Père j'écrirais soixante-dix-sept haïkus chaque hiver.

LE PÈRE :
Et le reste de l'année ?

YUKO :
J'oublierai la neige.


Scène 6

Un jour de printemps

LE POÈTE DE LA COUR :
Je suis le poète officiel de l'empereur Meiji. Le jeune prodige dont tout le monde fait l'éloge à la cour se trouve-t-il en votre maison ?

LE PÈRE :
Mon fils rentrera ce soir de la montagne pour la dernière fois de l'année. Aujourd'hui est le jour de son soixante-dix-septième haïku. Mais, si vous le désirez, je peux vous mener à son atelier de travail. C'est là qu'il renferme tous ses poèmes, tous écrits sur des parchemins de soie.

LE POÈTE :
Montrez-moi ces merveilles.

LE PÈRE :
C'est ici, Maître. Tous les haïkus de mon fils sont offerts à votre jugement.

LE POÈTE :
C'est magnifique. Je n'ai jamais rien lu de pareil. Je crois que l'empereur pourra faire de votre fils le poète officiel de la cour, lorsque je ne serai plus de ce monde.
Toutefois, je dois avouer que deux choses me chagrinent.

LE PÈRE :
Qu'y-a-t-il ? Ces haïkus ne sont-ils pas les plus beaux depuis le grand Bashô?

LE POÈTE :
L'œuvre est incomparable, certes. Les mots sont puisés à la source de la beauté. Les textes possèdent une musicalité originale, mais ils sont dénués de couleurs. L'écriture de votre fils est désespérément blanche. Presque invisible. Si votre fils doit présenter ses oeuvres à l'empereur, il devra apprendre à colorer ses poèmes.

LE PÈRE :
Il est encore jeune, ne l'oubliez pas. Il apprendra. Mais quelle autre chose vous chagrine ?

LE POÈTE :
Pourquoi la neige?


Scène 7

YUKO :
Qui s'est permis ?
Père … Père … Qui est entré dans mon atelier ?

LE PÈRE :
Le poète officiel de l'empereur.

YUKO :
Ce ne sont que des esquisses. Je ne connais encore rien de mon art.

LE PÈRE :
Mais déjà on te demande à la cour! C'est un honneur, un grand honneur !

YUKO :
Non, c'est une bassesse.

LE PÈRE :
Il a trouvé ton œuvre incomparable. Tu devras simplement colorer tes poèmes pour pouvoir les présenter à l'empereur.

YUKO :
Que sait-il de la peinture et de ses couleurs ? Il y a dix mille manières d'écrire, dix mille façons de peindre un poème, mais pour moi toutes ressemblent à la neige. J'irai voir l'empereur lorsque j'aurai écrit dix mille syllabes, dix mille syllabes d'une étonnante blancheur. Pas une de moins.

LE PÈRE :
Dix mille syllabes, dix mille syllabes, c'est presque six cent haïkus! Cela représente …sept années de travail.

YUKO :
Alors je me rendrai à la cour dans sept ans.

Yuko respire le parfum des pétales de fleurs du cerisier dans le jardin vert.


Scène 8
L'hiver arrive. La neige tombe plus que de raison.

Yuko s'installe pour écrire un haïku.

"Neige limpide
Passerelle du silence
Et de la beauté"

Il revient auprès de son père pour la cérémonie du thé. Nuit.

Yuko s'installe pour écrire un haïku.

'Soirée de printemps
L'Homme qui n'a pas de femme
Qu'a-t-il donc à lire ?'

Il revient auprès de son père pour la cérémonie du thé. Nuit.
Cette nuit de décembre, la jeune femme de la fontaine le dépucela. Sa peau avait le goût de la pêche. Il prit le mamelon de son sein blanc dans la bouche et le suça comme un citron de lune. Il ne le lâcha qu'au petit matin.

 

Yuko s'installe pour écrire un haïku.

"La peau des femmes
La peau qu'elles cachent
Qu'elle est chaude."

Il revient auprès de son père pour la cérémonie du thé. Nuit.


Scène 9

Aux premiers jours du printemps, le soleil revint. Et avec lui le poète de la cour Meiji avec une femme d'une beauté éblouissante, férue de poésie.
Le père de Yuko leur offre un thé rare et délicieux.

LE PÈRE :
Mon fils se juge indigne de l'honneur que vous lui faites. Il pense que sept années lui seront nécessaires pour perfectionner son art avant de se rendre auprès de l'empereur et il vient d'achever son deuxième hiver de poésie...

LE POÈTE :
Cinq années, c'est long. Je ne sais pas si l'empereur attendra jusque-là. Quand Yuko doit-il rentrer?

LE PÈRE :
A la tombée de la nuit.

LE POÈTE :
Nous allons l'attendre.


Scène 10

LE POÈTE :
Yuko, te voilà enfin. J'ai deux questions à te poser.

YUKO :
Maître, je vous écoute.

LE POÈTE :
Pourquoi sept ans?

YUKO :
Parce que c'est un chiffre magique.

LE POÈTE :
Alors pourquoi la neige ?

YUKO :
Parce que c'est un poème, une calligraphie, une peinture, une danse et une musique tout à la fois.

LE POÈTE :
Elle est donc tout cela?

YUKO :
Elle est bien plus encore.

LE POÈTE :
Tu es poète. Mais que connais-tu des autres arts? Sais-tu danser, peindre, calligraphier, composer ?

YUKO :
Je suis poète. J'écris des vers. Je n'ai pas besoin de savoir autre chose pour accomplir mon art.

LE POÈTE :
Erreur. La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l'âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l'écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d'artiste absolu. Tes œuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n'es pas peintre, Yuko. C'est cela qui te fait défaut. Simplement cela. Et c'est pourquoi, si tu ne m'écoutes pas, ta poésie restera invisible aux yeux du monde.

YUKO :
Je vous écoute, Maître.

LE POÈTE :
Il existe, au sud du Japon, un homme qui possède l'art absolu. Il écrit de merveilleux poèmes, des pièces de musique, mais est avant tout un peintre. Cet homme admirable et unique se nomme Sôseki. Il fut mon maître. Va lui rendre visite de ma part. Je t'en conjure. Il t'apprendra le peu qui te manque.

Ne tarde pas car Sôseki est très vieux et peut mourir bientôt.

YUKO :
Maître, j'irai voir Sôseki demain.

La jeune fille à ses côtés a un petit rire moqueur, un petit rire comme un trille s'élevant dans les airs.


Scène 11

Le lendemain, à l'aube, Yuko quitte son village. Il fait ses adieux à son père et à sa famille, puis il prend la route du sud. Il emporte pour seul bagage l'or de sa foi en l'amour et en la poésie.

Alors qu'il traverse les Alpes japonaises, Yuko se perd corps et biens dans une terrible tempête de neige. Il est victime de la colère des éléments et ne doit son salut qu'à un abri de fortune.
Yuko se réfugie sous le surplomb d'un rocher, à l'abri du vent, et là, transi de froid, à bout de forces, seul dans l'épaisseur des ténèbres, seul dans la profondeur de la neige, seul dans le vertige de sa solitude, seul dans son silence, alors qu'il aurait dû mourir cent fois de froid, de faim, de fatigue, de dépit et de lassitude, il survit.
Il survit parce que ce qu'il voit, cette nuit-là cette chose, cette magnifique chose venue elle aussi de l'autre côté du réel, cette chose sublime et belle était la plus belle et la plus sublime image qu'il lui a été donné de voir de toute sa vie. Et cette image-là, il ne put jamais l'oublier. Cette chose si belle, c'est elle. Lorsqu'il s'allonge sous ce surplomb rocheux, elle est là, devant ses yeux.


Scène 12

Elle ne dort pas vraiment. Elle est morte. Mais son cercueil est aussi transparent que le cristal. Yuko tombe aussitôt amoureux de cette belle inconnue.
C'est une présence merveilleuse.
Yuko la regarde, sans rien dire, subjugué par sa beauté.

YUKO :
Qui es-tu belle inconnue ?
Pourquoi te trouves-tu prisonnière de ce cercueil de glace ?


Scène 13

Au petit matin, Yuko fabrique un cairn à l'endroit précis où il a fait sa macabre découverte. Puis il reprend son chemin et arrive dans un village.


UN VIEUX PAYSAN :
Qui es-tu ?

YUKO :
Qui est-elle ?

Yuko s'écroule dans les bras du vieillard.
Yuko délire pendant sept jours.

YUKO :
Transi de froid, à bout de forces, seul dans l'épaisseur des ténèbres, seul dans la profondeur de l'hiver, seul dans le vertige de ma solitude, seul dans mon silence, J'aurais dû mourir cent fois de froid, de faim, de fatigue, de dépit et de lassitude, j'ai survécu.
J'ai survécu parce que ce je t'ai vue, magnifique apparition, venue de l'autre côté du réel, sublime, belle, la plus belle et la plus sublime image qu'il m'ait été donnée de voir de toute ma vie.

Que fais-tu sous un mètre de glace ?
Depuis combien de temps es-tu prisonnière de ce piège transparent et éternel ?
A vrai dire, es-tu réelle ?
Tu es fragile et tendre.
Tes paupières voilées laissent transparaître le bleu glacé de tes yeux.
L'usure de la glace a rendu diaphane ta peau ténue.
Ton visage est blanc comme la neige.

Il recouvre ses forces grâce aux soins du paysan et reprend son voyage.


Scène 14

Il traverse le Japon tout entier et parvient un matin devant la porte de Sôseki
Une servante déjà âgée, au sourire affable, aux joues creuses et aux cheveux grisonnants lui ouvre.

YUKO :
Je viens de la part du poète de la cour Meiji pour apprendre l'art des couleurs auprès de maître Sôseki. Puis-je entrer?

LA SERVANTE :
Je vous en prie, honorable étranger.

La servante lui sert un bol de thé fumant. Au-dehors un oiseau chante une mélodie entêtante près d'une rivière argentée.

YUKO :
Je viens de très loin. Je suis poète. Plus exactement je suis le poète de la neige. Je viens suivre l'enseignement de maître Sôseki

LA SERVANTE :
Combien de temps resterez-vous auprès du maître?

YUKO :
Autant de temps qu'il le faudra. Je veux devenir un poète accompli.

LA SERVANTE :
Je comprends. Mais mon maître est très âgé et très fatigué. Il ne lui reste que peu de temps à vivre. C'est pourquoi il ne dispense ses cours qu'à une assemblée restreinte d'élèves de qualité. Deux fois par jour. Le matin à l'aube et le soir au crépuscule. A cause de la lumière, bien entendu.

YUKO :
Je le ménagerai. Et de plus, si je ne suis pas digne de son enseignement, je repartirai sur-le-champ.

LA SERVANTE :
Maître Sôseki jugera de votre aptitude. D'ailleurs, le voici. C'est l'heure de sa promenade parmi les fleurs. C'est là qu'il puise l'intensité de ses couleurs.

YUKO :
Est-ce là le maître de la couleur ?

LA SERVANTE :
Oui, Sôseki, le grand peintre Sôseki

YUKO :
Mais il est... Ses yeux...

LA SERVANTE :
Oui! Mon maître est aveugle.

Déçu, Yuko s'en va. La servante le retient.

LA SERVANTE :
Ne pars pas avant de savoir. Sôseki ne voit peut-être plus les nuances, mais son esprit sait ce que tes yeux ne peuvent voir. Viens, je vais te présenter.

YUKO :
Que peut m'apprendre un aveugle sur l'étendue des couleurs ?

LA SERVANTE :
Autant qu'il peut t'apprendre sur les femmes. Et pourtant cela fait longtemps qu'il ne partage plus sa couche avec aucune d'entre elles. Ne te fie pas aux apparences. Cela ne sert à rien qu'à se perdre.

La servante pousse plus qu'elle ne conduit Yuko à saluer le maître.

SÔSEKI :
Qui es-tu ? Et que veux-tu de moi ?

YUKO :
Je suis Yuko, le poète de la neige. Mes poèmes sont beaux, mais d'une blancheur désespérante. Maître, apprenez-moi à peindre. Apprenez-moi la couleur.

SÔSEKI :
Apprends-moi d'abord la neige.


Scène 15

Près d'une rivière encore baignée de l'aube.

SÔSEKI :
Yuko, ferme les yeux. La couleur n'est pas au-dehors. Elle est en toi. Seule la lumière est dehors. Que vois-tu ?

YUKO :
Rien. Les yeux fermés, je ne vois que du noir. Pas vous?

SÔSEKI :
Non! Je vois encore le bleu des grenouilles et le jaune du ciel. Alors, qui de nous deux est le plus aveugle ?

YUKO :
Maître, je commence à voir.

SÔSEKI :
Que vois-tu?

YUKO :
Je vois le rouge des arbres.

SÔSEKI :
Idiot! Cela ne se peut pas. Il n'y a pas d'arbres ici.


Scène 16

Le deuxième matin.

SÔSEKI :
La lumière est intérieure, elle est en toi. Seule la couleur est au-dehors. Ferme les yeux et dis-moi ce que tu vois.

YUKO :
Maître, je vois la lumière blanche de la neige.

SÔSEKI :
C'est vrai. Cet hiver, il y a eu de la neige à cet endroit. Tu commences à devenir voyant.


Scène 17

Un soir

YUKO :
Qui est vraiment le maître ? Et connaît-il réellement toute l'étendue de l'art ?

LA SERVANTE :
Sôseki est le plus grand artiste du Japon. Il connaît la peinture, la musique, la poésie, la calligraphie et la danse. Mais son art n'aurait jamais vu le jour sans l'amour d'une femme.

YUKO :
Une femme?

LA SERVANTE :
Oui, une femme. Car l'amour est bien le plus difficile des arts. Et écrire, danser, composer, peindre, c'est la même chose qu'aimer. C'est du funambulisme. Le plus difficile, c'est d'avancer sans tomber. Sôseki, lui, a fini par tomber pour l'amour d'une femme. Seul l'art l'a sauvé du désespoir et de la mort. Mais c'est une longue histoire, et elle va t'ennuyer, je crois.

YUKO :
Oh! , je t'en prie, raconte-moi

LA SERVANTE :
Cette histoire remonte au temps où le maître était samouraï.

YUKO :
Sôseki? Samouraï? Raconte, raconte, par pitié!

LA SERVANTE :
Tout commença par magie...

ACTE II

Scène 1

LA SERVANTE :
En ce temps-là…
Mon maître est samouraï de l'empereur.
Sôseki participe à une cruelle bataille où son armée vient de remporter une éclatante, belle et imprévisible victoire. Mais voilà. C'est le temps de l'honneur. Ce sont les joies de la guerre. Il faut mourir ou revenir meurtri.
Au matin, on finit par entendre ses gémissements. On retire le mort et on découvre le visage horrifié de Sôseki On le soigne, mais il délire plusieurs jours. Une semaine plus tard, il a encore la peur dans les yeux.
L'empereur vient le féliciter et Sôseki en retire une certaine fierté, mais teintée tout de même par le regret de ce qu'il vient de vivre.
Lorsqu'il recouvre enfin ses forces, il prend le chemin du retour. Ce n'est pas tant sa blessure qui l'empêche de continuer à guerroyer mais tout simplement le dégoût de la guerre. Lui qui a consacré sa vie à l'armée vient de s'apercevoir qu'il n'aime plus tuer.
Il quitte donc l'armée et s'en revient à pied chez lui. Et c'est là, sur le chemin du retour, que le miracle s'accomplit.
Transi de froid, à bout de forces, avec dans les yeux l'horreur de la guerre, seul dans l'épaisseur des ténèbres et de la tragédie qu'il vient de vivre, seul dans la profondeur de l'hiver, seul dans le vertige de sa solitude, seul dans son silence, alors qu'il aurait dû mourir cent fois de froid, de faim, de fatigue, de dépit et de lassitude, il survit.
Il survit parce que ce qu'il voit ce jour-là, cette chose, cette magnifique chose venue elle aussi de l'autre côté du réel, cette chose sublime et belle est la plus belle et la plus sublime image qu'il lui ait été donnée de voir de toute sa vie. Et cette image-là, le samouraï ne pourra jamais l'oublier.

Cette image, c'est celle d'une jeune femme en équilibre sur un fil, une jeune femme aussi légère qu'un oiseau, une funambule évoluant avec la grâce d'un écureuil au-dessus de la rivière argentée.
Elle se trouve à plus de soixante pieds du sol. Elle ne marche pas sur une corde, elle tient en l'air par magie. Du plus loin qu'on puisse l'apercevoir, debout sur son fil invisible, glissant délicatement sur l'azur, on la prend pour un ange.
Sôseki s'approche lentement de la rivière et la beauté de la jeune femme l'ensorcelle. C'est la première fois qu'il voit une Européenne. Et elle semble voler dans les airs.
Intrigué, il avance encore. Cette fois elle est au-dessus de lui.


Scène 2

SÔSEKI :
Qui est-elle ?

LE PAYSAN :
C'est une funambule. A moins que ce ne soit un oiseau perdu dans les airs.

SÔSEKI :
Elle est funambule et sa vie tient en une seule ligne.


Scène 3

LA SERVANTE :
Elle se nomme Neige. On l'a surnommée ainsi parce qu'elle a la peau d'une grande blancheur, des yeux de glace. Et aussi parce que, lorsque qu'elle évolue dans les airs, elle semble aussi légère qu'un flocon.
Cela a commencé comme ça. Un jour, alors qu'elle était encore une enfant, sa route a croisé celle d'un cirque ambulant. Elle a été émerveillée de pouvoir rêver les yeux ouverts.
Sans se soucier du danger, elle a décidé d'en faire son métier. Après quelques hésitations, elle a choisi de devenir fil-de-fériste. Puis, petit à petit, elle est allée toujours plus haut dans l'ascension et la maîtrise de son art.
Elle est montée sur une corde et n'en est plus jamais redescendue.

Neige est devenue funambule par souci d'équilibre. Elle, dont la vie se déroule comme un fil tortueux, entrelacé de nœuds que nouent et dénouent la sinuosité du hasard et la platitude de l'existence excelle dans l'art subtil et périlleux consistant à évoluer sur une corde raide.
Elle n'est jamais aussi à l'aise que lorsqu'elle marche à mille pieds au-dessus du sol.

C'est son destin.
Avancer pas à pas.
D'un bout à l'autre de la vie.


Scène 4

SÔSEKI :
Vous êtes celle que je cherchais.

NEIGE :
Je ne cherche personne.

SÔSEKI :
Voulez-vous m'épouser ?

 

Scène 5

LA SERVANTE :
Neige est heureuse. Dans une main, elle tient l'amour de Sôseki. Dans l'autre main son propre cœur qu'elle offre à Flocon du printemps, leur fille qui vient de naître.
Et ce fragile balancier suffit à la tenir en équilibre sur le fil du bonheur.
Un jour pourtant…

SÔSEKI :
Depuis quelques temps, une certaine mélancolie trouble ton regard.

NEIGE :
La vie dans les airs me fait cruellement défaut. J'ai à nouveau soif de vertige, de frissons, de conquête. Je désire redevenir funambule.
Pourrai-je organiser une dernière parade, tendre un fil d'une montagne à l'autre, au cœur des Alpes japonaises ?

SÔSEKI :
C'est de la folie ! Pourquoi mettre ainsi ta vie en danger. As-tu pensé à nous ? A Flocon du printemps ?

NEIGE :
J'ai rêvé cette nuit que je volais dans les airs.

SÔSEKI :
Je ferai venir d'Europe deux câbles d'acier. Puis j'enverrai deux de mes serviteurs installer le câble le plus long sur le versant d'une haute montagne, dans le centre de Honshu.


Scène 6

Neige, quant à elle, ressort de son étui son balancier, chaussa ses souliers de ballerine et s'entraîne de longues heures dans le jardin à traverser et retraverser, sur le petit câble d'acier, de minuscules montagnes de fleurs et un océan miniature où flottaient des nénuphars.

LA SERVANTE :
Le spectacle fut fixé aux premiers jours de l'été. On vint de tout le pays pour assister aux prouesses de la jeune femme. On raconte que l'empereur lui-même assista à la féerie, au côté du samouraï.
Lorsque Neige posa le pied sur le fil, la foule murmura. C'était si haut, si vertigineux, qu'elle ne semblait qu'un point blanc dans l'espace, un flocon de neige dans l'immensité du ciel.
Neige évolua au-dessus du sol pendant plus d'une heure et demie, se rapprochant peu à peu de l'autre versant de la montagne. En bas on retenait son souffle. Un faux pas et c'était la mort assurée.
Mais la jeune femme, maîtrisant parfaitement son art, avançait irrémédiablement. Pas à pas. Souffle après souffle. Silence après silence. De vertige en vertige.
Jamais elle ne trébucha.

Ce fut le fil qui cassa.
On ne retrouva jamais son corps sans doute avalé par une crevasse.

 

ACTE III

Scène 1

LA SERVANTE :
Mon maître n'a jamais pu oublier son épouse, comme il n'a jamais pu s'empêcher de la vénérer et de la peindre. Même lorsqu'il est devenu aveugle. Surtout lorsqu'il est devenu aveugle. C'est dans le noir le plus profond que Sôseki a peint la blancheur, a découvert la pureté. Ensuite, il a découvert que la vraie lumière et les vraies couleurs demeurent à jamais liées à la beauté de l'âme. Il a cultivé, à partir du visage d'une femme disparue, l'art absolu. Et il a maîtrisé la lumière et ses nuances à partir de l'absence totale de lumière. C'est pour cela que Sôseki est un grand artiste.

La servante se tut un instant et Yuko fut pris d'un vertige. Il regarda la vieille femme et dit:

YUKO :
Je sais où se trouve cette femme. Je l'ai rencontrée en venant ici. Elle est morte, mais c'est comme si elle était encore vivante. Elle habite un cercueil de verre. Elle est si belle que je suis resté une nuit entière à la contempler.

La servante ne le croit pas.


Scène 2

SÔSEKI :
La blancheur n'est pas une couleur. C'est une absence de couleur. Ferme les yeux et dis-moi ce que tu vois.

YUKO :
Maître, je vois un cercueil de verre dans la glace. Dans ce cercueil je vois le visage d'une femme. Elle est là, devant mes yeux. Elle est fragile comme un songe. C'est une jeune femme nue. Elle est morte. Elle dort sous un mètre de glace. Elle est au cœur de la province de Honshu, dans les Alpes japonaises. Elle a été funambule. Elle se nomme Neige. Et je sais où elle se trouve.

SÔSEKI :
Qui es-tu pour savoir cela? Un envoyé des ténèbres ? Personne ne sait où elle se trouve. La montagne l'a avalée. Il y a bien longtemps de cela.

YUKO :
C'est faux. La montagne l'a digérée et a rendu son corps. Lentement, année après année, l'armée de la neige remonte son corps de la profondeur de la crevasse où elle a péri. Elle est là, à un mètre sous la glace. Elle est là, dans son cercueil de verre, intacte, aussi belle que vous l'avez connue. Je puis faire serment que je sais où elle se trouve. Je l'ai retrouvée par hasard, en traversant la montagne. J'ai été si saisi par sa beauté que je suis resté une nuit entière à la contempler. J'ai marqué d'une croix le lieu de sa tombe de glace. Si vous le désirez, je peux vous conduire jusqu'à elle.

SÔSEKI :
Je savais qu'un jour elle m'enverrait un messager. Mais je ne savais pas que ce messager viendrait si tard dans ma vie.
Dire que chaque jour depuis sa mort j'ai tenté de retrouver la beauté de neige de son visage, en peinture, en musique, en poème. Dire que son visage est maintenant à portée de regard. Et dire que je ne le verrai pas.


Scène 3

YUKO :
Avez-vous réfléchi à ma proposition? Quand désirez-vous que je vous amène devant la tombe de votre défunte femme?

SÔSEKI :
Mon enfant. Je crois que ce voyage est inutile. Je suis persuadé que tu dis la vérité, mais quel intérêt pour un vieil aveugle de retrouver le tombeau d'une morte ? Ma femme est en paix là où elle se trouve. Que son isolement soit respecté pour l'éternité.


Scène 4

Un mois passa.

SÔSEKI :
Yuko, tu deviendras un poète accompli lorsque, dans ton écriture, tu intégreras les notions de peinture, de calligraphie, de musique et de danse. Et surtout lorsque tu maîtriseras l'art du funambule.

YUKO :
Pourquoi l'art du funambule pourrait-il me servir ?

SÔSEKI :
Pourquoi? En vérité, le poète, le vrai poète, possède l'art du funambule. Ecrire, c'est avancer mot a mot sur un fil de beauté, le fil d'un poème, d'une œuvre, d'une histoire couchée sur un papier de soie. Ecrire, c'est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n'est pas de s'élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n'est pas non plus d'aller tout droit, en une ligne continue parfois entre-coupée de vertiges aussi furtifs que la chute d'une virgule, ou que l'obstacle d'un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c'est de rester continuellement sur ce fil qu'est l'écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu'un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c'est de devenir un funambule du verbe.

YUKO :
Maître merci de m'enseigner l'art de façon si subtile et si belle.

SÔSEKI :
Nous partirons demain retrouver Neige.


Scène 5
Long voyage

YUKO :
Maître, je l'ai retrouvée!

SÔSEKI :
Qu'y a-t-il? Neige a-t-elle disparu à tout jamais au cœur de la montagne? Y a-t-il eu une avalanche?

YUKO :
Non, bien au contraire. C'est comme si l'armée de la neige avait entendu notre appel et devancé notre venue. Neige est là. Mais son corps est encore plus près de nous que la dernière fois. Elle n'est plus qu à deux ou trois centimètres sous la glace. On peut presque la toucher.

Yuko se jeta sur le sol et gratta la glace de ses ongles.

YUKO :
Sentez-vous son visage? Sentez-vous sa peau?

La main du vieil homme caressa la joue de son amour perdu.

SÔSEKI :
C'est bien elle. C'est Neige. Tu ne m'as pas menti.

Sôseki s'allonge sur la glace, auprès de son amour et ferme les yeux.

SÔSEKI :
Laisse-moi en paix. J'ai trouvé ma place. Pour l'éternité.


Scène 6

Yuko revint seul de la montagne
Alla vers le nord
Vers la neige.

Lorsqu'il parvint enfin chez lui, son père le ques-tionna sur son voyage et sur la portée de l'enseignement du maître. Mais Yuko ne répondit rien. Il s'enferma dans son atelier et n'en sortit pas pendant plusieurs jours. Le père frappe plusieurs fois de suite à la porte. Yuko reste silencieux

LE PÈRE :
Yuko! Yuko! Qu'as-tu appris auprès de ton maître Soséki ?

LE PÈRE :
Pourquoi ce silence ?

YUKO :
Père, Sôseki n'est plus. Maintenant laissez-moi porter le deuil.


Scène 7

Les saisons s'égrenèrent dans le sablier du temps.
Aux premiers jours de l'hiver la neige tomba. Et avec elle la première encre du premier poème sur le parchemin de soie.

'Sur cette lande où il neige
Si je meurs aussi
Je deviendrai un bouddha de neige.'


En déroulant les premiers mots sur le papier, son cœur s'allégea. Mais tout cela n'était qu'un leurre. Seule la poésie rendait plus léger le poids de son chagrin. Lorsqu'il posa sa plume, son cœur redevint froid comme de la glace.

Ce fût un hiver long, d'une blancheur éclatante.


Scène 8

Aux premiers jours du printemps, pourtant, l'écriture de Yuko changea. Peu à peu, ses poèmes prirent une autre teinte.
Il se surprit lui-même à y déceler d'autres couleurs que celle de la neige.

'La cueillir quel dommage
La laisser quel dommage
Ah cette violette '

L'enseignement de maître Sôseki avait fini par porter ses fruits. Ses fruits d'or, d'argent et de rêve.
Désormais Yuko était devenu un poète accompli. Ses haïkus n'étaient plus aussi désespérément blancs. Ils comportaient chacun toute la gamme des couleurs de l'arc-en-ciel. Son écriture était limpide, précieuse. Et colorée.

Mais le territoire de son cœur restait étrangement empreint de blancheur.


Scène 9

Un matin d'avril, un an après la mort de Sôseki, une jeune femme se présenta chez le père de Yuko. Le prêtre la reconnut. C'était la jeune protégée du poète officiel de la cour de l'empereur. La jeune fille pour laquelle son fils avait conçu une terrible haine et un immense amour. Cette fois, elle était seule. Elle lit le haïku que vient d'écrire Yuko.

'Chaque fleur nouvelle
au prunier fait
monter la chaleur'

FLOCON DU PRINTEMPS :
C'est sans doute le plus beau portrait qui ait jamais été fait de ma mère.

YUKO :
Je vous ai attendu longtemps.

FLOCON DU PRINTEMPS :
Je savais que tu attendrais encore.


Scène 10

LA SERVANTE :
Il y a deux sortes de gens.
Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent.
Et il y a ceux qui ne font jamais rien d'autre que se tenir en équilibre sur l'arête de la vie.

Yuko ne se rendit jamais à la cour de l'empereur.
Flocon du printemps ne devint jamais funambule.
En aucun cas il ne faut que l'histoire se répète.

Ils se marièrent aux premiers jours de l'été, sur le bord de la rivière argentée.
Et ils s'aimèrent l'un et l'autre
Suspendus sur un fil
De neige.

 

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